Depuis son départ à la retraite, Hervé s’était retiré du monde.
L’ancien instituteur de De Panne préférait roder sur les plages solitaires de sa Flandre Occidentale natale ou cultiver avec acharnement son petit bout de jardin.
Il refusait d’accompagner Colette, sa femme, à Gand, Anvers ou à Bruxelles pour faire des achats, déjeuner dans un restaurant chic, voir du monde et se faire voir. Lécher les vitrines des magasins n’était point son fort.
Hervé naquit à Zeebrügge où son père possédait une ferme et des terres agricoles héritées de ses grands-parents.
Pour lui, Ostende était le Paris de la Belgique. Au-delà de ce monde familier, il se sentait perdu.
De caractère ombrageux et solitaire, le jeune homme était attiré autrefois par la nature sauvage. À bicyclette, il faisait des kilomètres pour rejoindre Breskens en Hollande et marcher à pied, poussant sa bécane le long de l’immense embouchure de l’Escaut. Il adorait regarder les oiseaux de mer, mouettes, goélands et cormorans et assister au coucher de soleil embrasant ciel et mer. Des fois, il pédalait vers le sud, du côté de Nieuport, pour s’isoler dans la vallée de l’Yser, se perdant dans les bois et les buissons.
S’asseyant sur les berges de la rivière, il restait des heures entières à contempler le courant des eaux et à méditer sur la signification de sa présence sur terre.
Si Hervé s’attachait de toutes ses ventouses au sol de la Flandre Occidentale, Colette trouvait la région monotonement plate, sans passion ni romance. Avec des côtes sauvages, parcourues de courants dangereux et balayée toute l’année par des vents violents.
Quand elle forçait Hervé à l’accompagner à Liège, il aimait aller vivre l’ambiance spirituelle de la cathédrale que de l’accompagner chez Estelle, leur fille unique résidant dans un studio mal famé situé rue des Eglantines, au nord du parc des Oblats.
Estelle rompit avec son père dès l’âge de quatorze ans.
Elle quitta le lycée et le foyer familial de De Panne pour aller se dissoudre incognito entre Liège et les villes allemandes du Bassin Nord de la Ruhr. Aidée dans son aventure par sa maîtrise parfaite des trois langues, française, néerlandaise et allemande.
Elle refusait de rester aux côtés d’un père inquisiteur et bigot jusqu’aux bouts des ongles. Contrôlant son emploi du temps, écoutant ses communications téléphoniques, la privant d’argent de poche sous prétexte de l’empêcher de le dépenser dans des maisons de mauvaise fréquentation.
Hervé haïssait sa fille vagabonde, devenue mère célibataire à l’âge de dix-sept ans pour mener ensuite une vie de débauche à Cologne, Essen, Dortmund et Amsterdam. Avant de se réinstaller à Liège où elle trouva logement et emploi dans un bar bien fréquenté situé sur les quais de la Meuse.
Colette resta en contact étroit avec sa fille. Elle suivit ses traces partout où elle allait, le soutenant du mieux qu’elle pouvait.
Parfois, au bord de la détresse, la mère pensait quitter Hervé pour sa morale austère, son avarice légendaire et sa dureté avec sa fille.
Mais une fois cette vague d’adversité passée, elle revenait sur sa décision pour composer avec le destin, inhibant sa frustration.
« Dans mes pensées, je substitue sans arrêt les images positives aux images négatives, selon les consignes de mon thérapeute, se dit-elle. Mais dans la réalité, rien n’a changé dans ma vie.
Mon mari est mon problème. Je suis en droit d’exiger plus de la vie. Les gens veulent des produits de bonne qualité pour leur argent. Moi, je veux… »
Soudain, un éclair vif traversa son esprit et elle mit fin à ses cogitations. Elle balaya la pensée négative qui frôla son esprit à sa dernière phrase interrompue, comme pour effacer le remords.
Pour la première fois, elle sentit une aversion irréductible à l’égard de son époux. Un sentiment inconscient refoulé jusqu’ici au plus profond de son être.
Pourquoi cette haine latente envers Hervé qui, pourtant, l’aimait par-dessus tout. Un homme pieux, d’une rectitude exemplaire bien que taré par une avarice exemplaire et miné par la maladie rampante d’Alzheimer.
Envahie par un sentiment de culpabilité, Colette tenta de se donner quelque raison d’espérer en fredonnant un conseil de sa maman.
« La vie de couple est un champ miné de frustrations. Pour le traverser sans encombre, il faut s’armer de patience et d’une forte dose de tolérance. »
Auprès d’Hervé, Colette se sentait jeune, de corps et d’esprit. Pas la peine de se comparer à ces jeunes pin-up des villes, taille de fourmi, à demi nues, provoquant délibérément la gente masculine par le déhanchement des fesses et le rembourrement de poitrine.
Contrairement à ces «call-girls», elle savait bien, elle, ce qu’aimaient les hommes. De la féminité, un corps chaud et un excellent sexe.
Pour cela, elle se sentait encore séduisante, attractive. Peu de rides au visage, de grands yeux verts, brillant de vitalité et de jeunesse, des cheveux abondants couleur de miel et un corps généreux offrant de la matière à remplir pleinement les mains d’un homme. Et en plus, de l’expérience et une mémoire colorée, gardant la fraîcheur du passé. Avec un cœur généreux, goûtant aux plaisirs du moment et ouvert aux mystères des lendemains.
Un autre jour, Hervé escalada les escaliers à pas feutrés pour aller réveiller sa femme et ouvrir grandement les fenêtres pour aérer la chambre.
Surprise, elle le tança de venir l’arracher du sommeil à une heure avancée de la nuit.
-Il est midi passé, précisa-t-il. Je n’ai pas osé te réveiller pour le petit déjeuner. Je viens te faire une proposition. Peut-être nous faut-il changer d’air. Il y a des années qu’on n’a pas voyagé ensemble…
- Voyager ensemble ! rigola-elle. L’autre jour, tu as qualifié mon ami d’être « virtuel ». Ça m’a fait beaucoup de peine ! Je ne peux pas enterrer le sujet comme ça !
-Ton ami africain ? Oublie-le ! recommanda Hervé. C’est de la folie de t’accrocher à une ombre qui émerge soudain du néant et que tu prends pour de la réalité. Ne sois pas naïve Colette. Tu parles toi-même du monde envahissant de l’Internet. Un monde pullulant d’êtres inconsistants venant agresser notre tranquillité et polluer notre existence jusqu’à l’intérieur de nos foyers.
-Mon ami, un être inconsistant ? Tu te trompes mon cher ! Nous ne sommes pas des clones dépourvus d’âme. Nous nous connaissons depuis plus de deux ans. Par échange de courriels. C’est du réel ! Du concret !
Je vais t’apprendre une chose qui va t’étonner. J’ai mis mon ami au courant que je n’avais pas pris de congé depuis plusieurs années et que je ne sais pas où aller cette année. Il me proposa de venir chez lui.
-Chez lui ? En Afrique ? Et sans m’en parler ?
-Je t’en parle maintenant.
-Ma foi, tu perds la tête ! Et en plus du marché tu mens en prétendant ne pas voyager. Chaque année tu es quelque part. Tu t’immerges pendant deux à trois semaines sans donner signe de vie. Mais je te rappelle que les dernières fois qu’on a voyagé ensemble, c’était en Hollande et au sud de la France.
-Je veux changer d’air comme tu dis. Aller loin, voir d’autres cieux, voir d’autres mondes. Tu ne pourras pas m’en empêcher.
Enfin, je décide à faire quelque chose pour moi-même et par moi-même !
-Tu veux aller en Afrique attraper la malaria ou la typhoïde. Si tu veux changer d’air, allons ensemble passer une ou deux semaines chez ta cousine Yvonne en Vendée. Ou bien nous entreprendrons un voyage à Bruges ou à Gand. Il y a tant de choses à voir en Flandre Occidentale.